Devenir Hêtre

•Mai 2016-Revue Littéraire L’Inventoire
https://www.inventoire.com/vos-textes-a-partir-de-toni-morrison/

Être Clémence, vingt ans, Mademoiselle Martin, cheveux longs sans attaches, yeux bleus, une voix grave sans accent, se tient droite, abordant la vie comme dans son Carrousel privé, passant de la calèche au cheval puis, choisir de descendre, traverser pieds nus l’immense parc de son avenir, pour s’adosser au grand Hêtre qui trône comme une majesté, ses racines apparentes, évidentes, entrelacées et solides, prenant l’espace au sol. Quarante mètres de haut vers le ciel. Feuilles bordées de cil. Soixante-dix centimètres de diamètre, mensurations parfaites. Faines. Elle est Hêtre. Fatia, vingt ans. Moi. Sans corps. Sans regard. Sans parole. Sans bruit. Sans cri. Sans papiers. Sans issue. Sans choix. Une cage. Ma vie est une cage entourée de haine. Je suis ligotée à un bonzaï taillé dans la chevelure et dans les racines, arrêtée dans son élan et attachée au petit Fau qui sonne comme Dame Mort prévenant qu’elle est sur son territoire, sa lame aiguisée découpe chaque tentative de mouvement. Hêtre. Devenir Hêtre.

 

Dégustation en perspective

•Novembre 2016-Revue Littéraire L’Inventoire
https://www.inventoire.com/vos-textes-a-partir-de-les-pays-de-marie-helene-lafon/

De grandes vitres sales, hautes et grises laissant passer l’étendue de ciel, ce gris propre à Paris, qui fronce les sourcils, accroché au joli pinceau ramolli. Dans son atelier d’artiste tournoie une senteur de terre, de poussière et une féroce odeur de jazz qui glisse sur la jupe de la dame frôlant sa palette personnalisée depuis de longues années. Tonalité gris-bleutée. Goût métal. Pinceaux, pas rangés, dans le pot coloré. Elle en oublie sa commande et admire le lieu ; les recherches de disharmonies, de contrastes, de matières, les parfums d’acétone, d’acrylique, de plâtre et de fruits dans la corbeille attirent les questions. Elle ne veut pas les réponses. Sous les doigts de l’artiste, les matières mélangent l’étrange. Il travaille cet absolu, cette différence qui gêne ; cette recherche de saveurs visuelles et sensuelles fabrique le relief. Son regard d’expert guette la perspective et puise l’inspiration dans l’évidence, comme la dentelle trouve sa place au bord de cette bretelle. Hauteur immense sous plafond, une place vide saturée de saveur : orange et touche de rose, saumon et mûre amère. Ça ressemble au doux la mûre amère, comme les mains gantées bien au chaud, au milieu d’une basse température couleur lilas foncé. Un vieux canapé, au confort chiffonné, entouré de trépieds portant les toiles terminées, ébauchées, retouchées, superposées. Des toiles au sol, des toiles adossées au mur, qui respirent la technique travaillée avec tact, la pertinence et l’iode du large. Un seul échange visuel donne le goût du voyage. Un peu plus loin, tout au fond, un coin. Un coin discret. Les outils témoignent de la casse, du creusé, du ponçage, du détail minutieux, de l’élan gracieux dans un volume paresseux. Une commande cachée comme clochée, toutes les saveurs sont préservées. D’un vif mouvement, le tissu est enlevé, l’œuvre est présentée. C’est le buste. Elle le déguste du bout du cil. Ça sent le jazz encore plus fort. Dégustation haut de gamme.